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09 mars 2019

Disruption dans l'Industrie automobile : Michel Forissier de Valeo interrogé par Patrick Serrafero

Michel Forissier (ECL 80), aujourd'hui CTO du pôle propulsion de Valeo était l'invité en février du Groupe Ile-de-France de l’ACL pour évoquer la disruption dans l'industrie automobile. Pour prolonger cette discussion, nous avons proposé à Patrick Serrafero (ECL 85), professeur associé de mécatronique à Centrale Lyon et responsable pédagogique de l’Écurie Piston Sport Auto (EPSA) d'échanger avec lui sur ce sujet d'avenir.


Patrick Serrafero : VALEO se propose de contribuer à la disruption annoncée de l'automobile... Dans quels compartiments du jeu ?

Michel Folissier : Valeo est le premier producteur de machines électriques automobiles à ce jour. Une voiture sur 3 est équipée d'une machine électrique Valeo. Il est donc évident que, à ce titre, Valeo se positionne comme un leader technologique dans la transition vers la voiture Electrique et nous développons tous les systèmes de propulsions hybrides et électriques du futur. Valeo est également le premier et seul industriel à avoir mis en série un Lidar (Laser Scanner) pour voiture autonome (sur l'Audi A8). Nous sommes également les leaders mondiaux des capteurs ultrasons, et produisons des cameras de vision et des radars HiTech. Nous sommes un des acteurs majeurs de la voiture autonome et un des seuls équipementiers à être autorisé à faire des tests de véhicule autonome sur les routes en France.

Par ailleurs nous sommes très présents dans la digitalisation de l'industrie automobile, à travers par exemple de notre acquisition de Peiker (Boîtiers d'interconnection télématique), celle de Gestigon (reconnaissance de mouvements), notre investissement dans CloudMade (Cloud solutions provider) et notre JV avec CapGemini Mov'InBlue qui propose des solutions de mobilité partagée via application téléphone. Ainsi nous sommes bien au cœur des 3 révolutions actuelles de l'Automobile : Électrification, Conduite autonome et Digitalisation

Patrick Serrafero : La voiture à l'horizon 2050 sera électrique. Selon vous, dans quelles proportions ? 20%, 50%, 80% ?

Michel Forisser : Personne ne le sait et celui qui donne un chiffre se trompe forcément. Nous savons faire des projections à horizon 2030 à travers nos relations clients, nos études de marché et nos études de tendances sociétales, réglementaires et macroéconomiques. Nous pensons qu'en 2030, 25% des voitures seront électriques dans le monde. Les autres seront vraisemblablement majoritairement hybrides.

Dans cette évolution vers l'électromobilité à l'horizon 2050, qui sera à ce moment au musée des technologies : le moteur diesel ? le moteur essence ? le moteur au GPL ? ...

En 2050 il est probable que le moteur à explosion sera au musée. Mais peut être que la voiture individuelle y sera aussi.

VALEO envisage-t-il de devenir un fournisseur de batteries électriques pour automobile ? Si oui, quelles technologies vous intéressent actuellement et quels en sont les avantages ?

Probablement pas. Pour faire des batteries il faut être electro-chimistes, ce que nous ne sommes pas. Le business des batteries est très particulier . Non seulement il consomme des investissements énormes (des milliards d'Euros) mais la technologie change très vite ce qui oblige à faire de fréquents write-off et de tout réinvestir. Par ailleurs une batterie c'est dangereux et expose à des incidents ( p.ex.des divergences thermiques) qui peuvent causer des rappels extrêmement coûteux, voire des problèmes de sécurité. Les risques financiers et sécuritaires nous semblent disproportionnés par rapport aux enjeux business, d'autant que les asiatiques (Chinois, Coréens, Japonais) ont 10 ans d'avance sur la mise en production. Par contre nous sommes spécialisés dans la gestion thermique des batteries, qui est une nécessité absolue pour garantir la sécurité et la fiabilité des batteries.

La pile à combustible contribuera aux solutions d'électromobilité. Selon vous, est-ce une technologie mature ? Quand la voyez-vous passer au stade de production industrielle ?

La pile à combustible dispose d'un excellent rendement mais ça n'est pour nous qu'un prolongateur d’autonomie pour une voiture électrique. La voiture à pile à combustible est donc une voiture électrique plus chère, plus compliquée et plus lourde. Si les capacités des batteries évoluent à la vitesse annoncée par les fabricants de batteries, il est probable que la pile à combustible n'ait pas vraiment d'avenir dans l'automobile. En cas contraire, son usage sera probablement réservé de toute façon aux véhicules à fort kilométrage (camions, cars, trains) mais sans doute pas au véhicule urbain pour lequel ça ne fait aucun sens.

La production industrielle de l'automobile sera-t-elle "full autonome" avant d'être "full électrique" ou bien l'inverse ?

Que veut dire "full"? Le marché ne se réduit pas à des solutions uniques du type "one size fits all". Le marché aime et veut de la diversité. Il y aura de tout, en parallèle, en fonction des usages. Ce qui est certain c'est que les voitures électriques seront produites en grande quantité dans les 5 ans qui viennent. Ce ne sera pas le cas des voitures autonomes, dont la production commence dès aujourd'hui pour des robotaxis ou des navettes autonomes, mais à des volumes beaucoup plus réduits. Pour voir des véhicules particuliers autonomes il faudra attendre 10, 20 ans.

La disruption de l'industrie automobile va-t-elle également disrupter VALEO ? VALEO a t-il anticipé ? Si oui, sur quels axes ?

Sans doute , et tant mieux. Nous sommes convaincus du principe de "destruction créatrice" cher à Schumpeter. Nous voyons de fantastiques opportunités là où d'autres voient des menaces. Nous repositionnons toute notre offre produit, industrielle, solutions, pour nous adapter à un monde changeant et excitant. Nous focalisons notre énergie et notre stratégie sur les 3 révolutions citées plus haut.

Le véhicule électrique à 1000 km d'autonomie pour Mr ToutLeMonde ... à quelle échéance voyez-vous cela ?

Jamais, ou presque . Ça ne sert à rien. La majorité des parcours est en dessous de 50 kms et les grands voyages sont rares. Il suffit d'avoir des voitures avec des autonomies correctes et d'installer des stations de recharge rapides de façon homogène sur le réseau routier. Aujourd'hui d'ailleurs il n'y a quasiment aucune voiture qui fasse 1000 kms sur un plein de carburant. Et puis la sécurité enjoint à s'arrêter toutes les deux heures.

Par contre la voiture électrique pour Mr Tout Le Monde, nous la proposons déjà. Pas en tant que constructeur, car nous ne faisons pas de voitures, mais nous avons réalisé plusieurs véhicules de démonstration, avec une technologie originale, qui font 150 kms d'autonomie, 100 km/h de vitesse de pointe et pourraient être vendus 7500 Euros. En fait des véhicules dédiés à l'usage urbain et à l'autopartage.

La disruption de l'industrie automobile change-t-elle le métier des constructeurs automobiles ? Si oui, sur quels axes ? Dans quelles directions ?

Certainement. Depuis 20 ans d'ailleurs les constructeurs ne sont quasiment plus que des architectes et des assembleurs. Les technologies sont inventées, développées et industrialisées par les grands équipementiers. Mais les constructeurs sont en train de négocier un virage net vers les services de mobilité car il n'est pas certain que la voiture individuelle soit vraiment le futur. La mobilité partagée , la mobilité à la demande, les nouveaux modes de mobilité sont des nouvelles offres que la plupart des constructeurs travaillent afin d'y placer leurs espoirs futurs.

Comment se déplace la valeur dans cette disruption ? Au profit de qui ? Des fournisseurs de rang 1 comme VALEO ?

La valeur ne se déplace pas vraiment, elle évolue dans son contenu. Les valeurs produits se déplacent vers les équipementiers, c'est certain, mais aussi tout au long de la chaîne de valeur. De nouvelles valeurs de service sont créées, sur lesquelles les constructeurs misent.  

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