ACL

Connexion

Association des Centraliens de Lyon

   Retour au dossier
wikipedia Russian Presidential Press and Information Office
Vue 175 fois
12 novembre 2018

Les Français et les « Bleus »

Nicolas Hourcade est professeur agrégé de sciences sociales à l’Ecole Centrale de Lyon. Ses recherches portent sur les supporters de football. Il intervient comme expert sur ce sujet, notamment auprès du ministère des sports.Il s'interroge pour Technica sur le symbole national qu'est devenue l'équipe de France de football et sur les rassemblements populaires que suscitent ses grandes victoires. Explication en quatre dates. 


Le deuxième titre de champions du monde obtenu cet été par les « Bleus », surnom donné aux joueurs de l’équipe de France masculine de football, a donné lieu à des scènes de liesse dans tout le pays. Comment expliquer qu’une victoire sportive suscite autant d’engouement ? Et que de telles manifestations de joie aient lieu dans un pays réputé pour être beaucoup moins passionné de football que de nombreux autres ? Sans doute par l’histoire même de ces Bleus et de leur relation avec le pays. Relation qui peut se résumer en quatre dates.

Une défaite sportive mais une victoire morale !

Coupe du Monde 1982 : A l’issue d’un match superbe, aux multiples rebondissements, les Bleus s’inclinent aux tirs aux buts en demi-finale de la Coupe du Monde contre l’Allemagne dans la fournaise de Séville. Défaite sportive mais victoire morale qui ancre les Bleus dans le cœur des Français amateurs de football. Certes, la sélection française a déjà accédé au dernier carré de la principale compétition mondiale, en 1958, mais entre-temps, la télévision s’est installée au sein des foyers. Le « drame de Séville », le style de jeu flamboyant de l’équipe, puis le succès à l’Euro organisé en France en 1984, ont contribué à élargir l’audience des Bleus et à en faire un symbole du pays.

A l’échelle mondiale, le football est le sport n° 1, du fait, d’une part, de sa diffusion dans toutes les régions du globe (grâce notamment à la simplicité de son dispositif technique) et, d’autre part, d’une organisation professionnelle et d’un développement des compétitions internationales précoces par rapport aux autres sports. Dans de nombreux pays, la sélection de football est devenue un emblème national. La France constitue alors un cas particulier d’un pays très impliqué dans la structuration du football mondial mais où la passion est plus tiède qu’ailleurs.

Dans le monde, le football s’est construit comme une culture urbaine, opposant de manière durable des clubs d’une même agglomération ou de grandes villes rivales. En France, l’exode rural a été beaucoup plus tardif, les principaux clubs ont longtemps été implantés dans des villes moyennes (Reims, Saint-Etienne) et peu d’entre eux se sont maintenus au sommet. Quant à l’imaginaire local ou national, il se forge autour de succès, comme en Allemagne où la victoire lors de la Coupe du Monde 1954 a redonné au pays une estime de soi. Or, longtemps, les Bleus n’ont pas obtenu de grands résultats et les clubs français n’ont fêté que… des défaites en finale de Coupe d’Europe.

Les années 1980 et 1990 marquent une transformation du football français et de son image. Il se professionnalise, des grands clubs s’implantent dans les métropoles, des rivalités se nouent (celle entre Marseille et Paris ne date que de la fin des années 1980), les bonnes performances de la sélection puis des clubs se succèdent (Marseille gagne la coupe des champions en 1993, Paris la coupe des coupes en 1996) : l’audience de ce sport augmente, comme les affluences et la ferveur dans les stades.

Dépassés par l’ampleur d’un événement qu’ils n’ont pas vu venir, certains intellectuels le surinterprètent

Coupe du Monde 1998 : Si la popularité du football est croissante, son dénigrement par les élites reste fort dans un pays où la thèse du football comme « opium du peuple » et la stigmatisation de ses amateurs en « beaufs » sont particulièrement répandues. Le Mondial prévu en France approche entre scepticisme et réticences. Doutes sur la compétence de l’entraîneur, Aimé Jacquet, et sur la qualité de l’équipe. Polémiques entretenues par le Front National autour de l’attachement prétendument insuffisant des joueurs à la patrie. Désintérêt ostensible d’une partie de la population à laquelle M6 propose une antenne « 0% foot » pendant le Mondial.

Après avoir assuré le minimum syndical en passant la phase de poules et en éliminant le Paraguay, l’équipe de France voit son image basculer après sa victoire contre l’Italie. La qualification en finale puis le succès contre le grand Brésil provoquent des scènes de liesse inédites depuis la Libération.

Le slogan d’une France « black-blanc-beur » a laissé croire que cette victoire était l’illustration d’une France multiculturelle apaisée, unie autour de son équipe de football

Les critiques envers le style de jeu peu attractif s’évanouissent. La composition de la sélection, qui a mis à l’honneur au cours de son histoire des joueurs issus de l’immigration (Kopa, Platini, Zidane), est désormais souvent présentée comme un atout. Grâce à l’essor du football les années précédentes, ce Mondial touche largement la population : il mobilise les fans habituels, mais aussi de nombreux Français qui trouvent là une occasion de se rassembler, de partager des émotions fortes et de faire la fête ensemble. Dépassés par l’ampleur d’un événement qu’ils n’ont pas vu venir, certains intellectuels le surinterprètent. Le slogan d’une France « black-blanc-beur » a laissé croire que cette victoire était l’illustration d’une France multiculturelle apaisée, unie autour de son équipe de football.

La coupe du Monde de 2010 en Afrique du Sud constitue un naufrage sportif et moral pour les Bleus. 

Coupe du Monde 2010 : Ce mythe s’est vite abîmé, dans les stades dès 2001, avec les sifflets envers la Marseillaise et l’invasion du terrain lors d’un France-Algérie, dans les urnes en 2002 avec l’accession de Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle puis dans l’espace public avec les émeutes de 2005. La coupe du Monde de 2010 en Afrique du Sud constitue un naufrage sportif et moral pour les Bleus.

Une élimination précoce
Les insultes d’Anelka envers le sélectionneur. Une grève des joueurs largement incomprise par les Français et suscitant l’émoi au sommet de l’Etat. Les Bleus sont désormais vus comme des « racailles », mal éduquées, trop payées, insuffisamment attachées au maillot national. Cet échec est présenté par de nombreux politiques et commentateurs comme révélateur des maux qui rongeraient le pays. Cette nouvelle surinterprétation de l’événement, d’une manière négative inverse à celle de 1998, prouve surtout que la sélection est devenue un symbole, bien au-delà du cadre sportif.

Bis repetita ? Pas complètement.

Coupe du Monde 2018 : Après plusieurs années d’efforts de la fédération, du staff et des joueurs, l’image des Bleus s’est progressivement améliorée. Les personnalités les plus « clivantes » (Anelka, Ribéry, Nasri, Benzema…) ont été remplacées par des footballeurs qui chantent la Marseillaise, marquent leur affection pour la France et obtiennent des résultats en se hissant en finale de l’Euro français de 2016.

Lors du Mondial russe, les Bleus s’extirpent de la phase de poule dans un contexte marqué par les doutes sur leur niveau de jeu et la célébration des vingt ans du premier titre. Puis N’Golo Kanté « bouffe » Leo Messi, Benjamin Pavard dégaine une « frappe de bâtard » et les éclairs de Kylian Mbappé sortent l’Argentine. La qualification pour la finale puis le titre contre la Croatie font basculer le pays dans des scènes d’euphorie dignes de 1998.

Bis repetita ? Pas complètement. Certes, de nombreux Français ont cherché à revivre la liesse de 1998 et d’autres, plus jeunes, ont voulu connaître des émotions dont leurs aînés leur ont rabâché le caractère exceptionnel. Certes, la diversité des joueurs (même si ceux d’origine maghrébine n’occupaient que des seconds rôles) a encore constitué, pour une partie du public, un vecteur de mobilisation. En revanche, plus personne ne croit au mythe de la France black-blanc-beur ou aux capacités magiques du football de transformer la société. Ceux qui ont célébré cette victoire (il ne faut pas oublier qu’une partie du pays reste indifférente voire rétive au football) ont affirmé vouloir profiter de la joie de ce moment et de la possibilité de se rassembler autour d’un événement positif et consensuel, quelques mois après les différents attentats ayant meurtri le pays.

Ces quelques jours de fin de Mondial constituent ainsi une parenthèse enchantée dont il ne faut ni minimiser ni exagérer l’importance. Elles témoignent du goût de nombreux Français pour les fêtes collectives et de leur attachement à leur pays. Elles révèlent aussi que l’image du football a changé : comme Nicolas Sarkozy et François Hollande, Emmanuel Macron est infiniment plus passionné de football que Jacques Chirac, François Mitterrand ou Charles de Gaulle. Mais les Français sont vite revenus à leur quotidien, attendant la prochaine grande compétition pour espérer vibrer de nouveau.

Auteur

Articles du dossier


Ajoutez un message personnel