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09 décembre 2019

World Material Forum : Le Davos des matériaux

Publié par Victoire de Margerie | Les nouveaux matériaux

Lancé en 2015 par Victoire de Margerie et Philippe Varin, le World Materials Forum prend place chaque année à Nancy, réunissant des patrons d’entreprises de toutes tailles venant du monde entier pour débattre avec les plus grands professionnels, politiques et représentants d’ONG. Victoire de Margerie est également présidente de la start-up de deep-tech Rondol Industrie et administratrice des groupes Arkema, Babcock et Eurazeo. Elle nous explique les tenants et aboutissants de cet événement devenu une référence dans le monde des matériaux et du développement durable.


• Bonjour Madame De Margerie. Pouvez-vous nous expliquer comment est née l’idée du WMF ?
Victoire de Margerie : De plusieurs discussions avec Philippe Varin – ancien président du directoire de PSA Peugeot Citroën, aujourd’hui président de France Industrie et du conseil d’administration d’Orano –, durant lesquelles nous nous inquiétions de la polarisation des positions vis-à-vis des matériaux. D’un côté on trouvait les partisans d’un retour en arrière général, considérant par exemple qu’il faut bannir tous les emballages en plastique, malgré le rôle majeur qu’ils jouent dans la lutte contre la malnutrition. Et de l’autre ceux pour qui le rejet de montagnes d’emballages dans la mer ne pose aucun problème. Nous étions - et sommes toujours - pour notre part persuadés qu’il est possible de créer des solutions gagnant-gagnant, qui permettent au maximum de gens d’accéder aux avantages de la classe moyenne tout en étant respectueux de l’environnement. Nous sommes partis du principe que c’était possible,
et c’est ainsi que nous avons créé le forum. Et André Rossinot nous a proposé le site de Nancy, qui s’est révélé idéal.


• À quel public vous adressez-vous ?
VM : Au départ, nous avons réuni une dizaine de grands patrons mondiaux pour réfléchir au problème, définir les priorités… Aujourd’hui, le WMF réunit des industriels producteurs de matériaux, des utilisateurs, des start-up, des organisations non gouvernementales, des politiques, des centres de recherche… Avec une ambition : utiliser les matériaux  de manière plus intelligente, en moindre quantité et plus longtemps.


• Quelles réalisations le forum a-t-il à son actif ?
VM : Dès le départ nous avons voulu lancer des actions phares qui permettraient d’obtenir des résultats rapides. Nous avons ainsi créé en 2016 un indice de criticité des matériaux (criticality assessment). C’est un indice fondé sur plusieurs critères, technologiques, économiques,  géopolitiques… définissant pour chaque élément de la table périodique un niveau de criticité. À titre d’exemple, le plus haut niveau est actuellement atteint par le cobalt : c’est un matériau crucial pour la sécurité des batteries électriques, il ne reste que 70 ans de réserve au mieux, et au moins 60 % des ressources minières sont en république démocratique du Congo, pays à la stabilité non garantie. Cet indice est établi tous les ans par le WMF, le bureau de recherches géologiques et minières, CRU et McKinsey et est devenu une véritable référence dans l’industrie.

Nos séances plénières thématiques – recyclage des plastiques, gestion de l’eau, batteries électriques, aboutissent toujours à des propositions d’action ou à des engagements concrets. En 2019, les grands groupes – Arkema, BASF, BMW, Faurecia, JX Nippon Mining & Metals, Renault, Solvay, Suez, Umicore... –, startupers et professionnels présents se sont ainsi engagés à réduire de deux tiers les pertes d’eau au niveau mondial en réduisant de 50 % les coûts d’énergie associés d’ici à 2030, à diviser par deux (de 30 à 15 minutes) le temps de charge jusqu’à 80 % des nouvelles batteries pour véhicules électriques d’ici à 2030, à augmenter de 40 % (de 700 à 1 000 Wh/L) la densité énergétique des nouvelles batteries au niveau cellule, à collecter et recycler ou réutiliser 80 % des batteries de véhicules électriques et de téléphones portables d’ici à 2035.


• Depuis 2017, vous avez mis l’accent sur les indicateurs clés de performance, ou KPI…
VM : Nous avons tous les ans une séance plénière sur le sujet qui permet à de grands acteurs industriels de venir présenter les critères qu’ils suivent et les actions qu’ils ont mises en place pour améliorer la performance : Airbus avec le Buy to Fly ou l’optimisation du temps d’utilisation des avions, PSA avec l’incorporation de matériaux recyclés dans la fabrication de nouvelles voitures, Mitsubishi avec moitié moins de consommation d’énergie et de déchets de production grâce à la coulée continue de l’acier.

• Il y a également un concours annuel de start-up…
VM : Dès l’origine nous envisagions le forum comme un nouveau « Davos » – dans sa configuration du début, non commerciale, en petit comité et avec un focus sur l’action –, et nous avions donc invité surtout des grands patrons. Or ceux-ci nous ont vanté les mérites de leur R&D, mais en admettant leur manque de réactivité. Nous avons donc lancé ce concours de start-up, qui ont plus de flexibilité et peuvent disposer des solutions rapides que les grands comptes recherchent. On en présélectionne en général une cinquantaine, du monde entier, et une quinzaine sont nominées au concours et invitées à tenir un stand pour se présenter aux grands patrons présents lors de l’événement de juin. Le vainqueur emporte un prix de 50 000 euros et une étude de marché. J’appelle d’ailleurs les startupers centraliens à candidater, ils sont toujours les bienvenus. Nous avons également développé une appli qui met en relation les CEO de start-up et de grandes entreprises, afin de fluidifier les relations.

• Comment s’annonce la prochaine édition ?
VM : Le thème sera "sûr et rapide" (sound and fast) et 80 % des partenaires et intervenants ont déjà répondu. Le programme sera finalisé en décembre, ce qui est très tôt pour ce type d’événement. Puis nous réunirons au téléphone tous les intervenants, dès janvier, pour préparer les tables rondes de juin. Au début, comme d’habitude, personne ne sera d’accord, mais à force de discussions, nous finirons par définir et présenter des
solutions « gagnant-gagnant».


• Peut-on identifier des tendances dans le domaine des nouveaux matériaux ces dernières années ?
VM : Difficile de répondre de manière exhaustive… je citerai le graphène, dont la liste d’applications n’en finit plus d’être mise à jour tant elle s’étend à l’infini, que ce soit en tant que matériau pur ou qu’additif. Et les composites assemblant plusieurs polymères comme les vitrimères, qui permettent de réaliser des matériaux aux caractéristiques physiques inédites. Et l’on peut aussi s’attendre à des percées significatives dans les nouveaux procédés permettant de fabriquer des matériaux classiques : électrolyse de l’aluminium totalement décarbonée, transformation à l’hydrogène du minerai de fer (– 80 % émissions de CO2), électronique de spin qui permet de diviser par dix la consommation d’électricité pour le stockage des données par exemple.

 

Propos recueillis par Julien Meyrat
Nota : Le site du WMF regroupe tous les comptes rendus des séances : worldmaterialsforum.com.


Le forum en quelques chiffres

- 5 éditions et 1 300 participants venus de 30 pays depuis 2015 ; 80 patrons de multinationales et 280 membres de comités exécutifs ; 200 patrons de start-up ; 200 institutions publiques ; 400 chercheurs et experts.

 

QUELQUES START-UP NOMINÉES AU WMF

– Cuberg (2018, États-Unis) : électrolyte liquide ininflammable pour batteries.
– Imagine (2018, Australie) : formulation à base de graphène pour transformer les textiles en capteurs intelligents afin d’identifier les fuites lors de l’installation de barrages.
– Mallinda (2018, États-Unis) : composites entièrement recyclables à base de vitrimères, permettant des cycles de fabrication d’une minute ou moins.
– Rein4Ced (2018, Belgique) : fibres de carbone et d’acier pour un nouveau composite alliant la légèreté du carbone et la résistance de l’acier.
– Aeronautical Services (2019, Italie) : matériaux nanostructurés pour performances extrêmes dans le domaine du blindage haute température et anti-incendie, l’absorption d’ondes électromagnétiques et l’isolation acoustique.
– Aligned Carbon (2019, États-Unis) : nanotubes de carbone alignés permettant d’intégrer les transistors dans le procédé de fabrication des semi-conducteurs.
– Demeta (2019, France) : nouveau polymère à partir d’un dérivé secondaire sous-exploité de l’industrie pétrolière (dicyclopentadiène) avec une faible empreinte carbone et énergie et des performances supérieures à l’époxy, le polyester ou le polyuréthane.
– Membrasenz (2019, Allemagne) : nouveau matériau composite utilisé pour les membranes de séparation gazeuses, générant 30 % de réduction de coût dans la production d’hydrogène.
– Nawa (2019, France) : nouveau matériau d’électrode pour une batterie emmagasinant
l’électricité plus rapidement.

Auteur

Victoire de Margerie

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