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Association des Centraliens de Lyon

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Mathieu Blasselle
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09 juillet 2018

Rebondir après 18 ans à l’étranger

Pérégrinations d’un Français de retour de Chine (ou comment rebondir après 18 ans passés à l’étranger).


Mathieu Blasselle (ECL 1998) a passé 18 ans en Chine avant de revenir s’installer en France. Il nous raconte son expérience sur place, les valeurs et enseignements qu’il en a tirés. Il ne manque pas non plus de souligner le décalage généré par un parcours atypique, loin des standards du marché professionnel hexagonal. Rencontre.

Bonjour Mathieu. Première question : pourquoi être parti en Chine juste après tes études à Centrale Lyon ?

J’ai toujours eu une attirance pour l’Asie et plus particulièrement la Chine. Je ne sais pas si cela m'a influencé, mais il existe un lien profond entre l’Asie et ma famille. Ma grand-mère est née au Vietnam et un oncle faisait partie de l’équipe dirigeante qui a lancé Axa en Chine il y a plus de 20 ans. D’ailleurs, au moment de choisir Centrale Lyon plutôt que les Mines, la réputation de Monsieur Volant alors professeur de Chinois a grandement pesé sur ma décision. Après mon diplôme d’ingénieur, je suis parti faire mon service militaire en coopération au consulat français de Hong-Kong. C’était la grande époque de l’émergence des start-ups et à la fin de mon service, je me suis dit que c’était l’opportunité de prolonger l’aventure du côté de la Chine. J’y suis finalement resté 18 ans avant de rentrer en France en 2016.

«Avoir été moi même dans une certaine mesure un migrant a forcément influencé mon rapport aux autres  »

Quel est le principal enseignement que tu retires de ces 18 ans passées en Chine ?

Ça peut paraître étonnant, mais si je suis parti en Asie dans une quête d’exotisme, c’est là bas que j’ai pris conscience de mes racines françaises et européennes. Il faut savoir que même avec les années, tu restes un étranger laowai pour les Chinois avec une façon de fonctionner très différente de la leur. Je me souviens que certains de mes collègues chinois s’amusaient parfois de mon côté très français, à essayer de défendre mes idées quitte à dire les choses un peu trop ouvertement. Les ingénieurs français ont également la réputation d’être très carrés, sérieux tout en étant capables de dire « non » si besoin. Les Chinois à l’inverse sont moins directs, pour finalement aboutir souvent aux mêmes résultats. Donc pour répondre à ta question, paradoxalement, mes 18 ans en Chine m’ont appris à me sentir français !

On dit que les voyages forment la jeunesse. Qu’en est-il de l’expatriation ? Comment ton expérience chinoise t-a t-elle changé ?

J’ai toujours ressenti cette curiosité vis à vis des autres et de leurs différences. Ces 18 ans en Chine n’ont fait que renforcer cette proximité. Et puis, le fait d’avoir été moi même dans une certaine mesure un migrant a forcément influencé mon rapport aux autres. Aujourd'hui, je pense être encore plus ouvert qu'avant. J'aime vraiment évoluer dans un environnement international avec des personnes venant d'horizons et de cultures différents.

Et d’un point de vue professionnel ?

J’ai été amené à prendre très vite des fonctions d’encadrement et de management dans les sociétés où je travaillais. Un rôle auquel je n’étais pas vraiment préparé en sortant de Centrale Lyon, mais qui correspondait bien à ma personnalité. En tant qu’aîné d’une fratrie, j’ai toujours eu en moi une conscience collective, être celui qui prend des décisions, vouloir faire avancer les choses pour moi et pour les autres. Ma vie professionnelle ces dernières années n’a fait que renforcer cette envie de chercher à faire bouger les lignes, à progresser et à faire avancer les choses.

Tu es rentré en France en 2016. Qu’est-ce qui te manque le plus de ton expérience à l'étranger ? 

Il y a la dimension internationale que j’évoquais à l’instant, le fait d’évoluer dans un milieu d’expats avec des personnes qui viennent d’horizons différents. Et puis il y a la notion de challenge dans mon travail au quotidien. Je me suis très vite retrouvé propulsé à des postes auxquels je n’aurais sans doute pas pu prétendre en France à mon âge. Ça force à se frotter à ses propres limites. Il y a un côté grisant qui peut me manquer parfois.

Qu'est-ce qui t’a le plus surpris en rentrant en France ?

La douceur de vivre ! Je suis rentré avec ma femme, française rencontrée en Chine et 3 jeunes enfants qui ne connaissaient que la vie en Chine. Là bas, on peut vite se sentir prisonnier de la jungle urbaine avec tous les problèmes de pollution, d’embouteillages etc. Par exemple, dans la région de Shanghai il faut compter beaucoup d'heures de route pour se retrouver dans une campagne, tout juste potable. L'idéal c'est l'avion pour des vacances domestiques. A notre retour en France, nous nous sommes installés dans un petit village de Charente-Maritime avec un cadre tellement plus apaisant pour les enfants. Ça c’est pour le côté positif. En parallèle, je ne m’attendais pas à ce que ce soit si difficile de rebondir professionnellement après une si longue expatriation. D’ailleurs, mes proches restés en France ont également été surpris de constater les difficultés que je pouvais rencontrer pour trouver un emploi.

« Mon profil hors cadre m’oblige à privilégier le marché caché pour trouver un emploi »

Comment expliques-tu ces difficultés pour rebondir professionnellement ?

18 ans en Chine, c’est quasiment la moitié d’une vie professionnelle. Plus qu’un décalage en termes de compétences, je parlerais surtout d’un problème de perception de la part des employeurs vis à vis de ce genre de parcours un peu atypique. Le fait de ne pas rentrer exactement dans la case définie pour le poste est souvent rédhibitoire pour décrocher un entretien. Un employeur privilégiera la plupart du temps un candidat avec un parcours plus classique, plus linéaire que le mien. Mon profil avec des expériences d’encadrement et de management peut également paraître parfois surdimensionné pour des jobs plus opérationnels. Aujourd’hui, je sais que mon profil hors cadre m’oblige à privilégier le marché caché pour trouver un emploi. Ça prend du temps.

 


Tu as choisi cette illustration pour exprimer le difficile retour sur le marché du travail français. Peux-tu nous l’expliquer ?

Ça reprend ce que je disais sur le décalage entre, d’un côté, ce que je sais faire et toutes les expériences que je peux valoriser, et de l’autre, l’entreprise qui ne sait pas trop comment appréhender ma candidature et me tendre la main au moment où je fais le grand saut vers elle.

 

Et si on te proposait de revenir 20 ans en arrière, repartirais-tu en Chine comme tu l’as fait ?

Je ne regrette absolument pas ces 18 années passées en Chine. Dans le lot, il y a toujours des expériences plus positives que d’autres, mais elles font partie de mon histoire. Par contre, si je devais être raisonnable, j’écouterais les conseils de ma famille à l’époque qui me disait de me faire une première expérience en France avant de tenter l’aventure à l’étranger. Cela m’aurait permis de développer mon réseau professionnel, de savoir mieux appréhender les méandres de la politique interne, ainsi que les codes informels de la communication.

Pour conclure, comment dit-on en chinois merci pour le temps que tu nous a accordé ?

感谢你给我们的时间

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