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06 avril 2022

Christophe Xerri (ECL1984) : directeur en charge du cycle du combustible, du démantèlement de la gestion des déchets et des réacteurs de recherche à l'AIEA

Christophe Xerri a plus de 30 ans d'expérience dans le domaine nucléaire, en particulier dans le cycle du combustible et la gestion des déchets. Sa carrière l'a ainsi mené de la COGEMA au bureau du président d'AREVA avant de partir s'installer au Japon en 2007 où il devient, deux ans plus tard, vice-président de Mitsubishi Nuclear Fuel.

En 2011, il est présent au moment du tremblement de terre et du tsunami qui frappent le pays. Très impliqué dans le suivi et la gestion de l'incident de Fukushima, son parcours professionnel prend alors un virage diplomatique en devenant conseiller pour les affaires nucléaires auprès de l'ambassade de France au Japon et en Mongolie. Un poste qu'il occupera jusqu'en 2015 avant de rejoindre l'AIEA à Vienne en qualité de directeur en charge du cycle du combustible, du déclassement de la gestion des déchets et des réacteurs de recherche.


Bonjour Monsieur Xerri. Vous travaillez actuellement pour l'AIEA. Quel est votre rôle et vos missions au sein de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique ?

Je suis depuis 2015 le directeur de la division cycle combustible et technologie des déchets au sein du département de l'énergie nucléaire de l'AIEA (organisation rattachée aux Nations Unies) dont le siège se trouve à Vienne. Mes équipes travaillent d'une part sur le cycle de l'uranium depuis la mine, la fabrication du combustible, sa gestion à la sortie du réacteur jusqu'à son recyclage, et d'autres part sur la gestion de l'ensemble des déchets radioactifs, aussi bien nucléaires, que ceux issus des hôpitaux ou des usines comme celles d'embouteillages ou des systèmes d'exploration minières par exemple.

Nous avons également pour mission d'accompagner les pays qui ambitionnent d'accueillir des réacteur de recherche, dans la mise en place des infrastructures nécessaires à leur bon fonctionnement et à leur maintenance. Une démarche qui passe par le partage de connaissances à travers l'édition de documents de référence et un volet « capacity buiding »  via la formation et le transfert de savoirs.

Enfin, ma division s'implique également dans le processus de démantèlement des réacteurs nucléaires ou de plus petites installations qui se trouvent en fin de vie, et dans les projets de réhabilitation environnementale, en appliquant les principes de l'économie circulaire.

Vous arrive-t-il encore de mettre les mains dans la technique, ou votre habit de diplomate vous en éloigne-t-il ?

Il est vrai que travailler dans une organisation rattachée aux NU laisse rarement l'occasion de mettre les mains dans le cambouis. Pour autant, ma division est l'une des rares où il est arrivé de devoir se relever les manches, même si ma position de direction m'oblige davantage à un rôle de supervision.

Ma formation et mon expérience d'ingénieur m'aident ainsi à interagir avec mes équipes techniques, avec les experts qui nous apportent leur contribution, ou certains interlocuteurs responsables de la gestion des matières nucléaires ou de déchets radioactifs dans leurs pays.

Quels sont les grands sujets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

Une de mes priorités réside dans la gestion des sources radioactives usées que l'on trouve dans les 172 pays membres de l'AIEA et en particulier auprès de ceux qui ne disposent ni des infrastructures ni du personnel que peut avoir un pays comme la France pour assurer l'élimination des déchets issus du secteur de la santé ou des industries. C'est le cas par exemple de pays comme le Laos, le Togo, ou encore l'Équateur, qui doivent gérer quelques centaines de sources en fin de vie présentant de faibles niveaux de radioactivité sur plusieurs années.

Pour y remédier, nous développons depuis plus de 5 ans une solution simple d'accès, appelée « Borehole Disposal »  qui permet d'isoler les sources faiblement radioactives en les enfermant dans un conteneur sécurisé destiné à être enfoui dans un trou de forage dédié à cet effet. Cette technologie, simple et abordable tout en répondant aux normes de sûreté internationales, doit être mise en oeuvre à la fin de l'année en Malaisie avant d'être déployée ensuite dans le monde entier.

Ce n'est évidemment pas le seul projet sur lequel mon service travaille. Nous nous impliquons également dans les problématiques technologiques de la fin de vie des installations nucléaires. Nous accompagnons aussi les pays membres dans la gestion de leurs infrastructures comme les réacteurs de recherche, que ce soit pour prolonger leur durée de vie, quand cela est possible, ou en vue de les démanteler.

Nous accompagnons également le développement des petits réacteurs modulaires (SMR) auprès des pays membres de l'AIEA, en particulier en ce qui concerne les combustibles nécessaires à leur fonctionnement, depuis leur fabrication jusqu'à leur retraitement et recyclage.

Vous avez été Conseiller nucléaire à l'ambassade de France au Japon quelques mois après la catastrophe naturelle de Fukushima. Racontez-nous cette expérience.

Le 11 mars 2011, je suis à Tokyo. Je ressens les premières fortes secousses qui se répètent toutes les 20 minutes. Elles vont durer plus d'une semaine. À la télé, j'assiste en direct au tsunami qui s'abat sur les côtes. Je sais à cet instant que le bilan humain va être terrible. 20 000 victimes au total. Quant à la centrale de Fukushima, personne ne sait exactement ce qu'il s'y passe. Les informations sont limitées et par précaution, je fais comme les 14 millions d'habitants de Tokyo, je regarde chaque matin les prévisions météo pour savoir dans quel sens souffle le vent et s'il risque de pleuvoir. Le taux de radioactivité à venir dépend de ces deux informations.

En tant que vice-président exécutif de la société Mitsubishi Nuclear Fuel, je suis régulièrement en contact avec le conseiller nucléaire de l'ambassade de France au Japon, notamment au sujet de la gestion humaine de la catastrophe et l'évacuation des Français concernés. Parallèlement, je reporte de la situation auprès du siège parisien d'Areva et à la cellule de crise mise en place aux États-Unis.

Les semaines passent et en novembre, on me propose le poste de Conseiller nucléaire à l'ambassade de France au Japon laissé vacant par mon prédécesseur dont le mandat vient de s'achever. J'ai l'avantage d'être opérationnel et de parler japonais (langue que j'ai commencé à apprendre à Centrale Lyon et qui a déterminé une partie de ma carrière). Je suis immédiatement mis dans le bain. Il me faut suivre au quotidien ce qui se passe au niveau du réacteur, observer les impacts sur les populations, en informer l'ambassadeur, mes correspondants en France, communiquer auprès de la communauté française au Japon.

À ce sujet, le passage de l'ingénieur au diplomate a-t-il radicalement changé votre façon de travailler ?

On prend vite conscience que l'on ne représente plus une simple entreprise, aussi importante soit-elle, mais un pays. Les interlocuteurs changent et deviennent plus politiques et moins orientés business. Mon rôle de conseiller de l'ambassade m'a ainsi amené à échanger avec le ministère des affaires étrangères japonais afin de m'assurer de notre bonne coopération. J'ai également organisé avec le ministère de l'industrie japonais des consultations avec la France qui ont notamment permis de repositionner la collaboration franco-japonaise en matière de réacteurs rapides : il y a bien aussi un côté opérationnel dans la diplomatie.

Le Japon est réputé pour être une société particulièrement codifiée au niveau social et managérial. Comment avez-vous vécu cette particularité ?

Apprendre le japonais, c'est déjà approcher une autre façon de penser. Il faut du temps pour assimiler la culture japonaise et comprendre ses codes. Mon expérience chez Mitsubishi Nuclear Fuel fut à ce titre une immersion totale dans la culture d'entreprise japonaise. J'ai énormément appris des valeurs des Japonais et de leur façon de penser les projets. Les Japonais aiment partir des détails pour ensuite étendre leur réflexion à une vision plus globale. Alors que nous Français, fonctionnons quasiment à l'inverse, en partant souvent de grands concepts avant même de savoir s'ils sont réalisables techniquement. L'idéal se situe sans doute dans un mix de ces deux approches. C'est ce que j'ai essayé de transmettre lors de mes 8 années passées au Japon.

On imagine que votre expérience dans le management multiculturel doit vous être utile aujourd'hui dans une organisation internationale comme l'AIEA

Effectivement, parmi les 60 personnes qui travaillent avec moi à l'AIEA, il n'y a pas moins de 25 nationalités. Il faut savoir être assertif avec certaines cultures et plus soft avec d'autres. Inciter ceux qui seraient plus réservés à prendre la parole, leur donner par exemple l'opportunité de contredire le chef en leur donnant la parole en premier, afin d'être sûr qu'ils aient un réel input.

Votre mandat à l'AIEA s'achève à la fin de l'année. Comment appréhendez-vous votre retour en France ?

Les carrières internationales sont enrichissantes mais elles se déroulent en marge des parcours standards que l'on connaît en France. Il est donc primordial de bien préparer son retour en France afin d'y trouver rapidement sa place, notamment au travers la valorisation de l'expérience acquise à l'étranger qui peut s'avérer un réel atout pour une entreprise française.

Auteur

M. Xerri est titulaire d'un diplôme d'ingénieur de l'École Centrale de Lyon, en France, d'un Master of Science de l'Université de Salford, au Royaume-Uni, et d'un MBA de l'Institut Supérieur des Affaires en France.
Il occupe, jusqu’à la fin 2022, le poste de directeur en charge du cycle du combustible, du déclassement de la gestion des déchets et des réacteurs de recherche à l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique.

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