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07 mai 2020

La dynamique et les ressorts du NewSpace

14 février 2020, course à tombeau ouvert dans les grands espaces texans. Alors qu’il me conduit vers le complexe de test et de fabrication de Firefly Aerospace, à Briggs, une trentaine de kilomètres au nord du siège de la start-up basé à Cedar Park, Eric Salwan - Directeur du développement commercial de la société américaine Firefly Aerospace - parle peu, mais bien. Il me résume l’état d’esprit dans lequel les employés se trouvent : il n’est plus l’heure de tergiverser, il faut hâter les tests et procéder au lancement inaugural d’Alpha dans les meilleurs délais.


Des lancements contractualisés avant même le premier vol

Développé par Firefly Aerospace, ce lanceur affiche des caractéristiques qui le positionnent dans un segment de marché intermédiaire, entre les microlanceurs du type Electron de Rocket Lab, conçu pour l’emport de smallsats, et les lanceurs plus lourds dimensionnés pour satisfaire l’essentiel de la demande, à l’instar du Falcon 9 de SpaceX.

Mais encore faut-il placer l’engin sur son pas de tir et transformer les essais ! Les retards se sont accumulés ces derniers mois, après une résurrection in extremis de Firefly Aerospace, annoncée en faillite et liquidée en 2017. Via le fonds Noosphere Ventures, Max Polyakov, entrepreneur ukrainien désormais basé dans la  Silicon Valley, a racheté l’entreprise et l’a réorganisée sous la forme d’une holding américano-ukrainienne. Le PDG de Firefly  aerospace, Thomas Markusic, docteur en ingénierie spatiale de l’université Princeton, reconverti dans l’industrie spatiale de « nouvelle génération » (après des passages chez SpaceX, Blue Origin et Virgin Galactic), se démultiplie pour réaliser les plans de la start-up.

Des contrats de lancement sont annoncés depuis quelques mois, des partenariats industriels aussi, en particulier avec Aerojet Rocketdyne, constructeur historique de l’industrie spatiale. La communication institutionnelle de  l’entreprise s’appuie sur un récit rassurant, à l’adresse des investisseurs et des futurs clients : Firefly Aerospace, ce serait l’audace, la « hype » et l’innovation de rupture inhérentes au NewSpace, en coopération avec des acteurs établis et fiables de l’industrie aérospatiale.

Un site qui ne cache pas ses ambitions

Lorsque je visite le siège puis l’usine de Briggs en février 2020, après avoir rencontré les responsables de Firefly Aerospace à Washington en octobre 2019 à l’occasion du soixante-dixième congrès international d’astronautique, l’ambiance de travail est sereine, mais contrainte. Les dirigeants insistent sur le fait que les vues d’artistes d’Alpha sur les plaquettes de promotion et les maquettes de l’atterrisseur lunaire Genesis (développé à partir du démonstrateur Beresheet d’Israel Aerospace Industries qui s'est écrasé sur la surface lunaire le 11 avril 2019) sont autant de promesses en voie de réalisation.

Sur place, la clause de confidentialité interdit toute photographie et la visite très encadrée ne laisse pas le temps d’échanger avec la cinquantaine d’employés qui s’affairent dans les ateliers de Briggs. Mais le constat force à l’évidence : le site et ses diverses infrastructures sont conçus pour héberger des opérations et des activités très ambitieuses : stands de test des moteurs, immenses entrepôts récemment inaugurés, où les matières premières et les étages de fusées sont assemblés puisentreposés, postes de contrôle, sites de stockage des matières premières, etc. Rien n’est laissé au hasard à Briggs, et on entrevoit déjà l’accélération des cadences lorsque l’usine fonctionnera à plein régime.

Thomas Markusic se prévaut de son expérience d’ancien directeur du site de test de SpaceX à McGregor, au sud de Dallas. En quelques années, il a donc transformé ce lopin de terre, perdu entre les ranchs et  les usines pétrochimiques.

NewSpace à la texane

Tel qu’Eric Salwan et Thomas Markusic le résument, le NewSpace californien est un NewSpace parmi d’autres. La version texane en grossit certains aspects, par exemple la croyance dans la supériorité d la libre entreprise capitalistique et une série d’idées simples qui en justifient la généralisation : l’évidence de la société de marché, la croissance sans limites augmentée par le mythe américain de la « nouvelle frontière », la grandeur morale et l’impérieuse volonté de l’entrepreneuriat individualiste, le désir de vivre une vie affranchie des tutelles jugées mortifères du « Big Government » – bien plus qu’en Californie, où l’essor du NewSpace est structuré par les règles et les impôts d’un « État socialiste », m’explique le PDG de Firefly –, le goût du risque et de l’aventure, en quitte ou double.

Peut-être mes interlocuteurs surjouent ils l’imagerie des « cow-boys de  l’espace » à des fins de communication (après tout, je suis impressionnable par définition, parce que j’incarne le « Vieux continent » et a fortiori un pays « socialiste ») ; mais on est frappé par l’assurance et la sincérité dans l’expression de ce credo. Le Texas, insiste Thomas Markusic depuis son bureau de Cedar Park, c’est le « Far West » : tout y est possible tant que l’on ne  érange pas son voisin. Autant dire que c’est le cadre idéal pour se lancer dans la nouvelle course à l’espace. Mais c’est aussi une course contre la montre, qui procède par à-coups, accélérations soudaines et incidents dans
la chaîne de développement (entre autres illustrations récentes, cet incendie sur le banc d’essai du moteur du premier étage d’
Alpha, une semaine avant ma visite, qui a provoqué l’inquiétude des riverains pourtant habitués aux détonations depuis la mise en place du site).

Une activité imprévisible et incertaine

Au moment où j’écris, le calendrier des opérations risque de glisser encore. La livraison de pièces critiques d’Alpha par un prestataire est retardée. Ce cas est banal, mais me permet de restituer l’atmosphère dans laquelle vivent les entrepreneurs et promoteurs du NewSpace. Cette activité est excessivement sensible aux conditions initiales et exposée à une myriade de paramètres et de contraintes, qui la rendent incertaine. On peut toujours  conjurer cet état de fait en utilisant les recettes et les manuels de bonnes pratiques de la Silicon Valley, mais il suffit d’un accroc dans le déroulé désirable et les processus de développement de l’entreprise pour que l’ensemble chancelle.

On ne perçoit plus cette instabilité native lorsqu’on ne considère que les success stories. Or dans l’industrie spatiale, elles ne sont pas si fréquentes. Bien au contraire, dans l’enquête que j’achève sur l’essor du NewSpace
et qui m’a amené à étudier des dizaines d’histoires d’entreprises, le tableau est plus nuancé que ne laissent transparaître les grands récits qui ont cours dans la communauté spatiale, hantée par les réussites de SpaceX ou des rares start-up substantiellement valorisées.


Les rares succès cachent les nombreux échecs

Je ne ferai pas l’inventaire des histoires en rise and fall qui abondent, et ne citerai qu’un cas qui m’a intéressé dans le secteur des microlanceurs : Vector Launch System. Lorsque je découvre en octobre 2018 les ateliers de la start-up à Huntington Beach, dans la banlieue de Los Angeles, les ingénieurs qui m’accueillent sont sur le pont et dans la même situation que leurs collègues de Firefly Aerospace. L’entreprise a été créée en 2016 par des « vétérans » de l’industrie. Elle est parvenue à lever cent millions de dollars. Un premier lancement est annoncé pour le premier semestre de 2019, depuis le port spatial de Kodiak en Alaska. Mais sans crier gare, malgré les efforts des équipes techniques et la stratégie agressive de communication et de marketing, Vector s’effondre subitement en août 2019. Un des investisseurs aurait quitté l’aventure faute de retours probants, et l’ensemble va s’écrouler tel un château de business cards, laissant sur le carreau 150 employés.

Avant/après : bien que les perspectives de marché et la crédibilité du modèle d’affaires incitaient à l’optimisme jusqu’en 2018, le développement d’un lanceur fiable, low cost et taillé pour une croissance « exponentielle » autant que durable représente un défi extraordinairement difficile.

L'aérospatiale de « nouvelle génération »

Qu’il s’agisse des lanceurs, de l’industrie des satellites, des services et applications, l’engagement dans l’aérospatiale de « nouvelle génération », mue par les promesses de profits mirifiques et les vertiges du capital-risque, a toutes les apparences d’une vie entrepreneuriale sauvage. Et elle l’est, car la mystique de la « communauté » où chacun collabore pour faire advenir un monde meilleur – un capitalisme cosmique 2.0 – ne dissimule pas les rapports de force et de compétition, mais aussi l’extrême sensibilité des entreprises à l’environnement changeant dans lequel elles sont enjointes à s’adapter. Un darwinisme social est institué en philosophie spontanée de l’action. Les plus forts s’y plient, et comme me le suggère Thomas Markusic, sur ce champ de bataille on distingue vite entre les gamins qui s’amusent avec des maquettes de fusée et les authentiques professionnels de la rocketry, parmi lesquels il se range.

« Aujourd’hui peut être le dernier jour », me confiait Eric Salwan, lucide, tendu mais confiant dans ce que demain réserve à Firefly Aerospace. En attendant le test de résistance organisationnel et technique que constitue ce premier vol, le compte à rebours est d’ores et déjà lancé et l’incertitude à son comble.

Auteur

Arnaud Saint-Martin est chargé de recherche au CNRS, en sociologie des sciences et techniques,
et particulièrement des activités et technologies spatiales. Il mène actuellement une enquête sur
l’émergence du NewSpace. Il étudie les développements de modèles d’organisation privés et
d’entrepreneuriat techno-scientifique, lesquels promettent une transformation radicale de l’économie
politique du spatial. Parmi ses dernières publications, un ouvrage collectif codirigé avec Ivan Sainsaulieu :
L’innovation en eaux troubles : science, technique, idéologie (Éditions du Croquant, 2017).
Il codirige la revue d’études des sciences Zilsel, Science, Technique, Société.
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