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10 avril 2019

Chaleur renouvelable : des mesures encore bien tièdes

Clément Ramos (ECL 2009) est manager et responsable du pôle Stratégie au sein du cabinet de conseil Carbone 4, spécialisé sur les enjeux de la transition énergétique et d’adaptation au changement climatique. Habitué à mener pour de grands groupes, des analyses prospectives et stratégiques à la convergence entre énergie, climat et économie, il nous parle aujourd’hui des enjeux liés à la production de chaleur renouvelable en France et du (long) chemin qui reste à parcourir.


Bonjour Clément. Quelle est aujourd’hui la part des usages chaleur dans la consommation d’énergie en France ?

On s’accorde à dire que la consommation finale de chaleur constitue en général près de la moitié des usages énergétiques en France, même si cette part tend à se réduire un peu du fait des hivers de moins en moins rigoureux. Environ les trois quarts de cette chaleur sont consommés par le résidentiel et le tertiaire (chauffage des habitations et des locaux), le dernier quart est utilisé par l’industrie.


Quelle est l’origine de la production de chaleur en France et quelle est la part des solutions de chaleur renouvelable ?

Les énergies renouvelables et de récupération (= déchets brûlés) constituent environ 17% de l’origine de cette énergie thermique. L’électricité permet de fournir de la chaleur dans les mêmes proportions (17%). Le reste, soit les deux tiers restants, repose sur les énergies fossiles (incluant la part fossile de l’électricité) qui sont par définition très carbonées.


Quelles sont les solutions de production de chaleur renouvelable qui existent en France ?

Il existe plusieurs filières qui peuvent permette de répondre aux objectifs de la France. On peut les classer dans 4 grandes catégories selon la source d’énergie : 

• la filière biomasse (solide et gazeuse) ;

• la filière géothermie directe et pompes à chaleur ;

• la filière solaire thermique ;

• la filière valorisation énergétique des déchets, dont l’adjectif « renouvelable » est sujet à débat dans la mesure où elle repose sur la combustion de déchets qui comportent une large part de plastique. Comme ce dernier est issu du pétrole et du gaz, sa combustion ne peut pas être qualifiée d’énergie renouvelable. Rappelons que les règles européennes déterminent par convention que 50% de l’énergie produite à partir des déchets urbains peut être considérée comme renouvelable.

Au total, la chaleur renouvelable ne représente qu’environ 7% de l’énergie totale consommée en France.


Pourquoi l’état n’investit-il pas davantage dans ces solutions renouvelables alors que la France est très en retard sur ses objectifs de décarbonisation à horizon 2030 et 2050 ?

Bonne question… Je n’ai de réponse sur le plan politique, ces enjeux au regard des impératifs de la transition énergétique sont visiblement mal compris par les pouvoirs publics. Force est de constater que, en ce qui concerne la chaleur renouvelable, malgré le discours très clair de la Cour des Comptes à ce sujet et les annonces du candidat Macron (et de ses prédécesseurs), l’exemple du Fonds Chaleur est révélateur : les montants engagés ne sont pas à la hauteur des besoins estimés (d’un facteur au moins 2 !).


La PPE prévoit pour 2030 que 38% de la consommation finale de chaleur et 40% de la production d’électricité soient d’origine renouvelable. Où en est-on ? Quelles sont les actions mises en place pour y parvenir ? Et cet objectif est-il encore tenable ?

Plus de 120 MtCO2e sont émis chaque année dans notre pays pour disposer de chaleur, soit plus du quart des émissions nationales (environ 450 MtCO2e). Les gisements de réductions d’émissions et de consommation d’énergie fossile sont considérables dans ce domaine, en agissant sur trois leviers principaux : la maîtrise de la demande, l’efficacité énergétique et la substitution des énergies fossiles par des moyens décarbonés.

Mais paradoxalement, depuis de nombreuses années, le soutien des pouvoirs publics à la production d’énergie renouvelable est clairement déséquilibré, au détriment de la chaleur. En effet, la production de chaleur génère 4 à 5 fois plus d’émissions que la production d’électricité totale en France. Pourtant, elle bénéficie en retour d’un soutien des pouvoirs publics 8 fois inférieur à celui consacré aux EnR électriques. Autrement dit, le kWh d’EnR chaleur est 30 à 40 fois moins soutenu par l’État que le kWh d’EnR électrique pour lutter contre le changement climatique.


Toutes les solutions de chaleur renouvelable se valent-elles d'un point de vue impact écologique ? Sont-elles réellement aussi vertes qu'on le dit ?

Tout dépend à quoi l’on compare, il ne faut pas brouiller le message d’une part, et d’autre par l’écologie est plus large que le climat (même si c’est l’enjeu principal à mon sens, qui contribue à aggraver tous les autres !).

De plus, comparer les EnR thermiques entre elles sur leur “impact écologique” est un exercice qui peut s’avérer biaisé et contre-productif compte tenu de l’urgence. Ce qu’il faut vraiment souligner, c’est que vis-à-vis des enjeux climat, les EnR thermiques sont TRÈS pertinentes par rapport aux énergies fossile : gaz, pétrole, charbon.

Cela dit concernant les solutions EnR thermiques, il m’est difficile de donner une analyse comparative solution vs solution, d’autant plus que certaines sont pertinentes dans telle situation et vice-versa dans une autre. Il y a des questions qui peuvent parfois se poser sur la biomasse (bois) et, parmi cette catégorie, sur le biométhane. Il faut s’assurer que les sources et les filières pour les produire sont réellement renouvelables (gestion vraiment durable des forêts pour l'un, origine et nature des intrants pour l’autre).

 

Cette transition énergétique tient-elle uniquement à une volonté et des initiatives politiques ? Quels rôles peuvent jouer les entreprises, les industriels voire les particuliers ?

Les particuliers et les entreprises ont un énorme rôle à jouer, tout comme les pouvoirs publics, mais tout le système est interdépendant selon moi, ce qui rend l’ensemble très inertiel du fait des réticences (conscientes ou inconscientes) cumulées de chacune des parties "à changer".

Une manière de voir les choses, parmi d’autres, est de considérer qu’une demande forte des particuliers pour des produits ou services durables pourrait pousser les politiques à proposer des réglementations pertinentes, et les acteurs privés à proposer des produits vertueux afin de capter cette clientèle. 

Néanmoins ça reste clairement une vision utopique car : les particuliers n’ont pas nécessairement le bon niveau de compréhension des enjeux, ni d’engagement lorsqu’ils “savent” (=> dissonance cognitive), et c’est la même chose pour les industriels. 

Par ailleurs je pense que les industriels “travaillent” via le marketing un imaginaire de leur client·e·s très peu aligné avec les enjeux et les changements que nous devons introduire dans nos vies pour assurer une planète habitable à l’humanité actuelle et les générations suivantes. Les effets sont déjà tangibles et ne vont pas décroître (doux euphémisme…).

Comme le climat et la biosphère, de nombreuses activités économiques vont connaître de profonds bouleversements dans un monde à +4°C, qui est la tendance actuelle. Certains industriels en prennent conscience et interrogent leur modèle économique dans ce contexte pour assurer leur résilience. Si elles veulent être sérieuses sur ces enjeux de survie économique, ces entreprises doivent prendre le sujet à bras-le-corps : a minima en formant (vraiment) tout son management sur ces sujets, en développant une comptabilité carbone précise et exhaustive, et en élaborant une stratégie de développement compatible avec l’Accord de Paris (rester sous +2°C).

Pour aller plus loin : Dossier "Chaleur renouvelable : les moyens consacrés en France sont-ils à la hauteur?" réalisé par le cabinet Carbone 4.

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