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Association des Centraliens de Lyon

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24 juin 2019

ingénieur  et humanitaire : une prise de conscience citoyenne

Si les voyages forment la jeunesse, celui de Tristan Aubin (EC Lille), parti 4 mois au Népal dans le cadre d’un projet humanitaire, lui a permis de mieux appréhender le rôle que doit jouer à ses yeux, l’ingénieur dans la construction du monde de demain. Récit d’une prise de conscience citoyenne.


S’embarquer à bord d’un A380 en partance pour Katmandou, s’installer dans une zone de bidonvilles, improviser un système d’irrigation avec tôles et plastiques, escalader tant bien que mal un échafaudage de bambous pour raccorder une installation solaire, apprendre le morpion à des enfants au milieu des rizières, leur expliquer pourquoi j’ai des yeux bleus et des poils sur le menton…

 

Voilà un aperçu de la mission de volontariat que j’ai effectuée d’avril à septembre 2018, dans le cadre de ma césure, entre ma deuxième et troisième année de formation à Centrale Lille. Un projet qui me tenait à cœur depuis quelques années, l’idée étant de consacrer quelques mois à apporter mon aide aux autres. J’ai mis du temps à trouver une mission qui me convenait, principalement parce que je cherchais un lien avec ma formation, et l’humanitaire est peu demandeur d’étudiants ingénieurs. J’ai finalement été contacté par Mayaa Népal, une association soutenant via l’éducation et la santé les enfants vivant dans les bidonvilles de Katmandou. L’objectif : participer à des projets techniques dans la région de la ville aux milles temples.

 

Les projets étaient nombreux : électrifier un centre destiné à accueillir des activités de soutien aux enfants, contribuer à sa construction, superviser la mise en œuvre d’un potager auto-suffisant pour lutter contre la sous-alimentation des enfants dans une école. L’éducation étant l’ADN de l’association, des séances d’enseignement aux enfants soutenus par Mayaa Népal s’ajoutaient à ces tâches. Et enfin, je me suis vu donner « carte blanche pour tout projet visant à améliorer la vie dans les bidonvilles ». Bref, un programme bien rempli.

 

 

Afin de mener à bien ces tâches, j’ai d’abord fait appel à des ingénieurs solaires locaux, avec qui j’ai conçu l’implantation solaire du centre destiné à l’association. La pertinence de l’installation venait de la qualité médiocre du réseau électrique, et de la nécessité d’un approvisionnement en énergie fiable pour les activités du centre (infirmerie, alimentation des enfants…). La recherche de financements des équipements et la réalisation du projet ont suivi cette étape. J’ai aidé à la mise en place du système d’irrigation du potager auto-suffisant dans l’école de Mahankhal. Mes semaines étaient ponctuées de cours d’anglais et de mathématiques, dans les écoles soutenues par l’association aux quatre coins de la vallée de Katmandou. Les axes autoroutiers saturés de bruits et de fumées laissant rapidement place aux paysages ruraux à mesure qu’on se perd dans les flancs de la vallée, j’ai eu l’occasion de voir du pays ! Et quel pays…

Un dédale de rues parsemées de temples de toutes tailles, une ville encore meurtrie par le séisme de 2015 et dont les infrastructures modernes peinent à voir le jour. L’eau courante en est un exemple : elle n’est pas potable. Les bidons d’eau filtrée qui se vendent en commerce sont donc relativement chers et une grande partie de la population n’a pas les moyens d’en bénéficier. Ces gens-là s’approvisionnent donc dans les rivières de la vallée, bien que extrêmement polluées et vectrices de maladies infectieuses graves. Partant du principe de la nécessité absolue d’eau saine, j’ai donc lancé un projet d’implantation de filtres à eau géré par l’association, à destination des familles soutenues par cette dernière. Des technologies de filtres conçues spécifiquement pour des régions pauvres existent en open-source et nécessitent peu de matériaux et d’investissements. Certaines associations locales développaient effectivement ces technologies et m’ont appuyé dans la réalisation du filtre.

 

Le plus difficile a été de composer avec la manière de travailler des locaux, combinée à leurs besoins (qui sont prioritaires), et mon manque d’expérience dans ces différents domaines. Il existe un gap immense entre les cours théoriques qu’on apprend studieusement sur le banc de l’école et l’implantation d’une solution concrète d’approvisionnement en eau. L’erreur n’est pas permise et tant pis si certaines théories nous échappent quelque peu. Un contexte qui fut sans doute le meilleur des enseignements : être capable de trouver des solutions à l’aide des moyens du bord (parfois une tôle et un bout de ficelle) : un exercice finalement assez rare en école … et pourtant si formateur.

 

 


L’ingénieur : un révolutionnaire qui s’ignore

 

« L’ingénieur est un concepteur. Ses conceptions engagent le futur »  ! »

 

Ces quatre mois m’ont donné matière à réflexion. Sur les inégalités de droits, de richesses, mais surtout sur le rôle de l’ingénieur vis-à-vis de de l’évolution de nos sociétés. Nous, jeunes ingénieurs, voyons le monde dans lequel nous sommes sur le point d’entrer, se transformer. Nous assistons aux conséquences de l’ère anthropocène. Et nous avons les capacités d’impacter ces changements.

 

En réalité, la question est d’ordre plus général : tout ce qui nous entoure et façonne nos modes de vie fait l’objet d’une technologie mise au point par des ingénieurs, de notre plaque de cuisson à la fusée Ariane. L’ingénieur est donc en partie responsable des effets de sa création. Plus qu’un ambassadeur du progrès technique à tout prix, il doit aujourd’hui mener une réflexion sur les intentions et conséquences de ses conceptions. « L’ingénieur est un concepteur. Ses conceptions engagent le futur », a écrit un groupe de chefs d’entreprises.

 

Certes, les conséquences d’une technologie dépendent surtout de ce qu’on en fait. Combien de pesticides ont été détournés de leur but originel pour devenir des gaz toxiques employés lors des guerres ? Pour autant, l’ingénieur d’aujourd’hui se doit d’assumer la responsabilité qu’impliquent ses compétences. Cela concerne tous les niveaux de la chaîne de valeur, de la conception à la commercialisation en passant par la production, si l’on prend l’exemple d’un produit. L’écoconception, la lutte contre l’obsolescence programmée ou contre la surexploitation des ressources et des personnes, sont autant de pistes à creuser.

 

Que faire alors de ces compétences, qui nous confèrent la conscience globale du fonctionnement de nos systèmes ? Que faire de celles qui nous permettent d’apporter au progrès un impact aussi négatif que positif ? Que faire de ces capacités, qui peuvent servir à des fins responsables, justes ? Je ne compte pas le nombre de situations rencontrées à Katmandou, pour lesquelles un ingénieur aurait pu apporter une solution et favorisé ainsi le développement d’une communauté.

 

L’humanitaire doit pouvoir compter sur les compétences techniques des ingénieurs, au même titre que le climat. Nous avons le pouvoir de trouver des alternatives à ces désastres écologiques et sociaux menés au nom de la croissance économique. Surexploitation des ressources naturelles, augmentation incessante des émissions de gaz à effet de serre, pollutions par les industries d’écosystèmes vitaux pour des populations entières, alimentations de conflits, surexploitation de personnes… Ce mode de croissance n’est plus soutenable et il est grand temps de mettre en place de nouveaux procédés plus respectueux de l’homme et de l’environnement.

 

« La responsabilité citoyenne, doit plus que jamais être intégrée à l’ADN de la formation d’un ingénieur »

 

Ainsi, cette notion de responsabilité citoyenne, doit plus que jamais être intégrée à l’ADN de la formation d’un ingénieur. L’ingénieur doit à présent prendre conscience que tout progrès technique a un prix, que tout point de croissance généré dans le seul but du profit peut avoir des retombées sur l’équilibre de nos écosystèmes. Nous le savons, nos ressources ne sont pas illimitées, et leur gestion actuelle conduira sans doute à bousculer encore davantage l’équilibre fragile des écosystèmes, et en premier lieu, ceux des pays émergents. Nous, ingénieurs, avons le pouvoir de mettre en œuvre des systèmes plus viables pour tous, afin que la révolution de l’intelligence artificielle et du big data ne soient pas les seules révolutions du XXIe siècle.

 

 

Anecdote

Pour beaucoup, le Népal évoque les moulins et drapeaux de prières, ces cylindres de bois et tissus colorés sur lesquels sont inscrits des mantras. Selon les croyances bouddhistes, faire tourner les moulins et suspendre les drapeaux au vent disperse les prières dans le ciel, les conduisant jusqu’aux dieux. Une pratique qui n’est pas sans rappeler l’apaisement qu’inspire cette culture, à l’image de la générosité de ce peuple si pauvre mais si accueillant.

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